
« Rwama » (tome 1), de Salim Zerrouki
éditions Dargaud, 2024.
Roman graphique
« Rwama » : l’Algérie, cher pays de mon enfance
Trait fuselé, style direct et humour ravageur : avec « Rwama. Mon enfance en Algérie », Salim Zerrouki propose un album touchant de sincérité, qui traite, entre autres, de l’émancipation, de la quête d’identité et de la vérité dans une Algérie qui se cherche… dans les années 1980, à la veille de la guerre civile. Un album sélectionné par la CCAS, et un auteur à rencontrer cet été dans vos villages vacances.
Propos recueillis par Stéphane Alesi.
L’histoire de « Rwama : Mon enfance en Algérie »
Fin des années 1970, sur les hauteurs d’Alger. Salim a 6 mois. Ses parents viennent d’emménager dans la cité olympique, quasi neuve, construite pour accueillir les Jeux méditerranéens de 1975. C’est là, dans cette cité peuplée de Cubains, de Russes, voisine de la cité « des voyous », que le garçon va s’éveiller, se forger une identité, lui le « Rwama » (le Français, en algérois), et vivre une enfance heureuse dans une famille de la classe moyenne. À l’ombre et à l’abri d’une Algérie beaucoup plus sombre.
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L’interview de Salim Zerrouki
« Nous vivions ainsi, en enfouissant la guerre à l’intérieur de nous »

©Philippe Marini/CCAS
Pourquoi avoir tant attendu pour évoquer votre enfance en Algérie ?
Je pense que c’est une question de maturité. Il a fallu que je puisse affronter les souvenirs de la guerre civile. Car, personnellement, et je pense que c’est le cas pour toute ma génération, après les années 2000, je ne voulais plus entendre parler de cette guerre. Aussi, j’ai pris le temps qu’il fallait pour l’évoquer.
Rien n’est romancé. Tout est authentique ?
Oui, c’est mon histoire. J’ai changé les prénoms, notamment dans le tome 2, pour ne pas impliquer certaines personnes. Mais, dans ce premier tome, tout est authentique, que ce soient les anecdotes ou les histoires. Elles m’ont touché personnellement. C’est mon enfance dans ma famille, mes souvenirs de l’école, de la cité, etc. Dans cette cité, les enfants récupèrent entre autres les câbles électriques abandonnés pour fabriquer des scoubidous avec le plastique.
« À l’époque du président Chadli, il y avait réellement une dilapidation des biens de l’État. C’était une période de corruption, où le peuple vivait chichement. »
Faut-il y voir une métaphore de ce qu’il se passait dans les années 1980 en Algérie ?
C’est ça qui est drôle, si on peut dire ! À l’époque du président Chadli, il y avait réellement une dilapidation des biens de l’État. C’était une période de corruption, où le peuple vivait chichement. Une période où l’on jetait effectivement du cuivre pour ne garder que le plastique. Et le scoubidou résume bien cette période.
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Une période où les exactions aussi sont nombreuses. Notamment le viol des enfants…
Je pense que le viol des enfants, l’inceste sont des pratiques beaucoup plus répandues qu’on ne peut l’imaginer. Je l’évoque dans cette BD mais, à cette époque-là, à hauteur d’enfant algérien, c’était malheureusement quelque chose de tout à fait normal. On était jeunes, on savait qu’il y avait un risque, un danger, mais on savait aussi qu’il ne fallait jamais se faire attraper par ces « monstres ». De manière générale, je pense qu’on ne parle pas assez de ce fléau qui touche tous les pays. On le voit bien en France… Maintenant que la parole a tendance à se libérer, j’espère qu’on va de plus en plus réprimer ce genre de crimes abjects.
Le tome 1 est plein de vie, d’humour et de couleurs… jusqu’à l’apparition d’animaux féroces, de couleurs sombres. Pourquoi un tel choix pour décrire finalement le début d’une nouvelle ère ?
Lors des manifestations de la fin des années 1980, le gouvernement, à travers la télévision d’État, diffusait des documentaires animaliers. C’était une forme de censure voulue pour masquer la réalité ou l’atténuer. Je suis parti de là. J’ai aussi souhaité exprimer la violence réelle de la rue par ce biais. Je ne voulais pas un dessin violent. Je trouvais que le texte l’était assez. Et je ne souhaitais pas non plus montrer d’images comme celles des tortures lors de la révolte d’octobre 1988. J’ai utilisé des animaux car je trouve que l’impact est plus fort lorsqu’on suggère les choses. Dans le tome 2, d’ailleurs, les animaux évoluent.
« Mes livres sont destinés aux personnes qui n’ont pas connu cette période-là, à celles qui ne connaissent pas l’Algérie. Le côté pédagogique, je l’ai voulu ! »
Justement, pouvez-vous nous parler brièvement du tome 2, « Mon adolescence en Algérie », sorti en début d’année ?
Il est sans doute beaucoup plus violent car il raconte les années de la guerre civile, de 1992 à 2000. Pour ma part, j’étais au lycée et plus tard je suis parti m’installer en Tunisie pour le travail. Cela dit, j’ai entrepris ce travail d’écriture, de recherche d’archives également, pour donner à comprendre et à voir. Mes livres sont destinés aux personnes qui n’ont pas connu cette période-là, à celles qui ne connaissent pas l’Algérie. Le côté pédagogique, je l’ai voulu !
Quel regard portez-vous aujourd’hui sur l’Algérie ?
C’est toujours compliqué. Je regarde ce pays avec tristesse, je m’en détache de plus en plus, en éprouvant un sentiment de gâchis. Mais ma relation avec l’Algérie est très complexe, à l’instar d’une relation familiale. Elle oscille entre l’amour et presque la haine.
Et pourtant, il y a beaucoup de joie dans votre album, de tendresse portée sur votre enfance et votre adolescence algériennes et algéroises ?
Oui, car, pendant ces années, en compagnie de mes camarades, nous nous sommes autoprotégés. Nous étions enfants et plus tard adolescents, et nous avons vécu la guerre d’une manière un peu surréaliste. Nous y étions sans y être. Malgré le contexte, ces années de jeunesse ont été très heureuses. On riait beaucoup et c’est ce que j’ai voulu retranscrire.
Pour ma part, j’ai été épargné de toutes les horreurs puisque j’habitais sur les hauteurs d’Alger. Et notre quotidien, finalement, était joyeux. Nous vivions ainsi, en enfouissant la guerre à l’intérieur de nous. C’est plus tard, en grandissant, et avec du recul, que nous avons pris conscience de ce que nous avions vécu.
Des livres à lire, des auteurs à rencontrer
Cet été, des auteurs et autrices de la dotation livres CCAS 2025 viennent à votre rencontre dans les villages vacances.
Découvrez leur univers grâce à nos interviews.
Une sélection de livres pour vous accompagner tout l’été
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Pendant vos séjours :
des auteurs à votre rencontre dans les villages vacances
